
Très chers et bien aimés lecteurs,
Il est des rendez-vous que l’on n’attend pas, et qui pourtant vous bouleversent. Des mots qui s’invitent, semaine après semaine, à la lisière du quotidien et du songe. Des gestes discrets, une feuille posée, une plume trempée…qui finissent par devenir des serments silencieux.
Le 17 septembre dernier, j’ouvrais la première page de ce que j’ignorais être une longue confidence. Quarante-trois chroniques. Quarante-trois semaines. Une année presque, à déposer dans le creux de vos yeux un peu de sel, un peu d’or, un fragment de lumière. Et voici que l’heure du silence s’approche.
Je ne suis pas homme à m’éterniser. L’élégance, disait-on au XVIIIᵉ siècle, c’est aussi savoir s’effacer. Les Mandrinades s’annoncent. Elles prendront toute la lumière, tout le souffle, toute la joie. Et il se trouve que je suis prêt, moi aussi, à me dissoudre dans le tumulte des fêtes, dans les rires des enfants, dans le froissement des robes à paniers. Ces Chroniques fûrent pour moi un refuge et une échappée, un carnet de voyage intérieur. Je vous y ai confié quelques secrets; certains légers comme des dentelles, d’autres plus retentissants, comme des ombres portées au crépuscule. Je vous ai murmuré des noms, des récits, des visages, glanés au détour d’un atelier, d’un salon, d’une allée fleurie.
Je vous ai offert des éclats d’histoire, des miettes d’esprit, et parfois un brin de tendre espièglerie. Mais jamais rien qui ne soit dicté par autre chose que l’amour du beau, du vrai, de ce qui ne s’achète pas.
Merci à vous, lecteurs fidèles, qui, chaque semaine, avez attendu la nouvelle Chronique comme on attend une lettre d’un ami lointain. Plus de cinquante d'entre-vous ont, inlassablement, saison après saison, franchi le seuil de mon secrétaire afin de récupérer leur modeste feuillet. Vous m’avez lu avec cette ferveur tranquille qui précède les grands bonheurs, et pour cela, je vous remercie.
Toute légende garde sa part de mystère, et vous le savez mieux que quiconque. Aussi, je ne saurais vous dévoiler mon identité. Je vous laisse seulement mes armoiries posées sur la couverture de cette « Belle Collection ». Par ailleurs, pour les plus curieux d'entre vous, il vous suffira d’un regard. Je porterai durant le Grand Événement une broche, un camé, discret et familier; le même que celui qui ornait, semaine après semaine, le frontispice de mes Chroniques. Ce sera mon dernier clin d’œil.
Il n’y a pas ici de tristesse. Juste une douce plénitude. Comme celle du promeneur qui referme un livre et, avant de se lever, laisse glisser ses doigts sur la couverture encore tiède.
Peut-être me croiserez-vous ces prochains jours, sous le feuillage d’un platane, à l’ombre d’un porche ancien, au bord d'un étang ou sous un ciel étoilé. Nous nous rencontrerons ou bien peut-être pas. Mais qu'importe, vous saurez que j’ai été là, que j’ai veillé, et qu'avez vous, j'ai rêvé. Soyez heureux, soyez fous, soyez vous.
Tout le bonheur du monde,
Sir Etienne de Saint-Geoirs