Très chers lecteurs,
Il est des soirs où Rome se pare de cette lumière dorée qui semble filtrer à travers les siècles, comme si César, Raphaël et le Bernin conversaient en silence depuis les nuages. Jeudi dernier, en fin d’après-midi, alors que le Tibre se faisait miroir d’ambre et de pourpre, une fumée blanche, soudaine et indiscutable, s’éleva au-dessus de la Chapelle Sixtine. Non point brume ou vapeur profane, mais le discret murmure d’un fructueux conclave.
Léon XIV, désormais 267ᵉ successeur de Pierre, s’est vu élu avec une célérité aussi fulgurante qu’un trait de lumière sur les mosaïques byzantines. À soixante-neuf ans, ce nouveau venu sur la scène pontificale semble avoir bondi hors du silence comme un alexandrin parfaitement scandé. En moins de quarante-huit heures, les cardinaux ont trouvé l’unisson. L’Esprit Saint, souvent friand de longueurs méditatives, s’est cette fois contenté d’un allegro vivace.
Cette élection express a de quoi surprendre, surtout lorsqu’on ose la comparer au conclave de 1740, celui qui donna au monde le pape Benoît XIV, le fameux Prospero Lorenzo Lambertini, 247ᵉ souverain pontife, alors âgé de soixante-cinq ans. Car enfin, mes chers, six mois furent nécessaires pour aboutir à cette élection ! Six mois d’échanges feutrés, de soupirs lassés, de fièvres diplomatiques et de messes votives… une vraie symphonie de patience ! Et ce Lambertini, croyez-le bien, n’était même pas papabile, tout comme notre Robert Francis Prevost ! Aucun clan ne l’appuyait et aucune main n’écrivait son nom dans les couloirs de marbre du Vatican.
Il arriva le 5 mars, comme un latiniste désabusé au milieu d’un bal masqué. Mais c’est lui, justement, que l’on choisit, presque par épuisement, mais sans nul doute par sagesse, tant il brillait par sa culture encyclopédique, sa modération d’esprit et son humour exquis.
Il plaisantait d’ailleurs souvent sur son apparence. Bon vivant assumé, il fit installer dans les cuisines pontificales un cuisinier venu de sa ville natale de Bologne, spécialisé en lasagnes; de quoi vous donner une idée du personnage : un mélange rare de haute théologie et de bonne chère, un Montaigne en soutane, un Voltaire en blanc.
Enfin, un détail charmant relie ces deux pontifes par-delà les siècles : Léon XIV et Benoît XIV partagent ce chiffre symbolique, le “XIV”, comme un écho royal au Roi Soleil, contemporain du second. Et surtout, 285 années et vingt papes exactement les séparent — un chiffre rond comme un camée, une curiosité d’archiviste, une coïncidence qui ferait sourire les anges du Bernin.
Ainsi va l’histoire, mes chers : elle chemine en habits de lumière, un pied dans les archives, l’autre dans l’éternité. Et dans ce théâtre sacré où se croisent prières et intrigues, c’est encore la plume, parfois, qui a le dernier mot…
Votre dévoué,
Sir Etienne de Saint-Geoirs